Le « quotidien du passé » dans les archives : déconstruire et reconstruire les histoires, de la métropole aux colonies


Jann Pasler

Ce que Pierre Nora appelle « le quotidien du passé » peut nous aider à déconstruire nos suppositions et à reconstruire l’histoire selon des perspectives nouvelles. Travaillant dans les archives sur les débris du passé —les programmes de concerts de toute sorte d’ensembles, les petites revues et les transcriptions —, je considère la recherche comme un espace de questionnement, inspirée par Gadamer qui voit l’histoire comme une série de questions et de réponses. Je remplace la méthode téléologique traditionnelle par une méthode géométrique de réseaux et d’interactions entre musiciens, pratiques, institutions, et œuvres. Cette méthode se concentre sur le rapport fluide entre les faits et les événements, la musique et la pratique, les aspects personnels et sociaux de la musique. Elle produit un savoir polyvalent, ouvert aux contradictions et aux ironies de la vie, et une vision de la vie musicale comme collaboration, négociation, partage entre les diverses parties de la société. À la fin du xixe siècle, par exemple, si l’on regarde en dehors des grandes institutions subventionnées, en dehors des récits de grands historiens, les archives nous racontent qu’élites et classes populaires partageaient un goût non pas seulement pour les classiques, mais aussi pour la musique française contemporaine, que l’Opéra et la Société des Concerts ont souvent suivi, plutôt que dirigé, le goût.

Dans ma conférence, j’interrogerai en particulier la présupposée distinction de l’Occident face au reste du monde. À la faveur de l’étude des archives coloniales françaises, je montrerai les liens qu’entretiennent métropole et colonies au travers de la musique et je suggérerai comment le théâtre, par exemple à Alger et Saigon, et même les musiques militaires, compliquent l’hypothèse que ces contextes fonctionnaient comme emblèmes du pouvoir impérialiste. 

Principaux ouvrages

Les champs de recherche de Jann Pasler, musicologue, pianiste et documentariste, professeur de musicologie à l’université de Californie à San Diego, abordent les musiques contemporaines américaines et françaises, l’interdisciplinarité, les transferts culturels, le genre, l’histoire coloniale et post-coloniale, et, principalement, la vie culturelle en France et dans les colonies françaises aux xixe et xxe siècles. Elle a récemment publié : Writing through Music: Essays on Music, Culture, and Politics (Oxford : Oxford University Press, 2008) ; Composing the Citizen: Music as Public Utility in Third Republic France (Berkeley : University of California Press, 2009 ; Prix Deems-Taylor, ASCAP, 2010), à paraître en traduction française aux éditions Gallimard, ainsi qu’un collectif sur Camille Saint-Saëns and his world (Princeton : Princeton University Press, 2012). Elle écrit actuellement deux nouveaux livres qui l’ont menée  en France, au Vietnam, en Tunisie, au Maroc et au Sénégal : La Race, l’hybridité, et les implications coloniales des premières ethnographies musicales de l’empire français, 1860-1950 (pour les Presses de l’Université de Montréal) et Music, Race, and Colonialism in the French Empire, 1880s-1950s.

Site

http://www.writingthroughmusic.com

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