Texte et contexte


Philippe Albèra

Parler sur la musique est toujours une entreprise périlleuse : les mots ne peuvent saisir in fine le sens même d’une œuvre, qui ne se révèle qu’à travers son appréhension par l’écoute. Cela ne tient pas seulement à la différence entre les deux formes de langage, mais aussi au fait qu’il existe une antinomie entre le sens formulé à partir de concepts, et le sens qui, comme c’est le cas pour la musique, se dévoile dans le temps. Pourtant, un certain savoir est nécessaire pour que cette saisie par l’écoute se situe à un certain niveau de profondeur.

Il y a d’une part le savoir intrinsèque, lié à la théorie musicale, et d’autre part un vaste savoir annexe, qui va des faits biographiques et historiques à la relation aux autres arts, aux sciences et à la philosophie. Toutefois, nous soutiendrons ici que le texte musical reste toujours souverain par rapport à tout ce qui forme son contexte, dans la mesure où il produit des significations en propre, ou des effets de sens qui débordent ceux que l’on peut répertorier et désigner en lui.

Deux écueils menacent l’approche de la musique : l’un consiste à réduire les œuvres à leurs principes sous-jacents ; dans la musique classique, à partir des outils analytiques et des théories du langage musical qui sont à notre disposition (la vogue schenkérienne est un exemple parmi d’autres) ; dans la musique moderne, à partir des théories souvent fournies par le compositeur lui-même (l’exemple canonique reste celui de la musique sérielle), comme si l’approche génétique, c’est-à-dire la reconstruction du parcours supposé de l’acte de création, devait faire surgir le sens même de celui-ci. Dans les deux cas, plane la menace d’une vision académique qui manque ce qui fait le propre d’une œuvre.

L’autre écueil est celui d’une application à l’œuvre de déterminations externes : situation historique, fait biographique, analogie avec des démarches apparentées, concepts philosophiques, etc. Il est particulièrement dangereux en ce qui concerne la musique moderne, dans laquelle l’élaboration créatrice est souvent liée à un travail théorique qui agrège des concepts provenant de la science, de la philosophie, ou d’autres pratiques artistiques. Ici, le danger consiste à prendre l’œuvre en otage au service d’une démonstration plus générale.

Dans tous les cas, la relation entre texte et contexte est envisagée d’une manière beaucoup trop simple, comme si les théories ou les idées s’incarnaient directement dans une œuvre, et la surdéterminaient. Il faudrait au contraire considérer que l’œuvre n’est jamais réductible à ce qui l’a nourrie, et dans tous les cas, partir de ce qu’elle produit en tant que telle avant de lui imposer des normes et des concepts internes ou externes. À plus forte raison, éviter d’utiliser l’œuvre sans même la faire parler en en tant que telle pour exposer des théories qui deviennent des abstractions sans lien avec la réalité musicale proprement dite (un défaut hélas courant).

Nous proposons donc qu’au schéma simpliste d’inférence entre contexte et texte, sous-jacent à bien des discours, soit substitué un jeu plus complexe d’interactions par lequel l’un et l’autre sont modifiés, et dans lequel le texte demeure non seulement la référence ultime, mais se présente aussi comme une fabrique de sens irréductible à sa totale rationalisation.

Biographie

Philippe Albèra est né en 1952 à Genève. Il effectue ses études de musique au conservatoire de Genève (clarinette et théorie), puis obtient une maîtrise de musicologie à l’université de Paris VIII. À partir de 1978, il enseigne le solfège, puis l’histoire de la musique et l’analyse au conservatoire populaire de musique à Genève. Il exerce en outre une activité de journaliste musical à Paris et à Genève. Il est également collaborateur à France-Culture. Il crée Contrechamps en 1977, dont il est le directeur artistique, puis l’Ensemble Contrechamps (1980), la Revue Contrechamps (1983) et les Éditions Contrechamps (1991). 

De 1984 à 1988, il est coordinateur artistique à la salle Patino, puis crée le Festival Archipel en 1992, dont il assume la direction pendant trois ans. À partir de 1990, il est conseiller artistique au Festival d’Automne de Paris et à l’Orchestre de la Suisse Romande durant le mandat d’Armin Jordan. Philippe Albèra est professeur d’histoire de la musique et d’analyse au conservatoire de Lausanne, d’esthétique et analyse de la musique du xxe siècle au conservatoire de Genève depuis 1998. En 2005, il abandonne la direction artistique de Contrechamps, tout en conservant celle des Éditions Contrechamps. Il est l’auteur de nombreux articles dans différentes revues comme Dissonance, d’un ouvrage sur Schoenberg publié à l’IRCAM. Philippe Albèra a édité de nombreux entretiens avec des compositeurs et interprètes, la correspondance entre Schoenberg, Busoni et Kandinsky, les écrits de Charles Ives, Klaus Huber, Bernd Alois Zimmermann, Elliott Carter, Luigi Nono, Luciano Berio, Karlheinz Stockhausen, Brian Ferneyhough, György Ligeti… Il a édité des ouvrages collectifs consacrés à Kurtág, Holliger, Zimmermann, Nono, etc. Philippe Albèra publiera prochainement un recueil de textes et d’essais sous le titre Le Son et le sens, essais sur la musique du xxe siècle (Éditions Contrechamps).

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